LE BLOG DES COMMUNISTES DE ROMAINVILLE

dimanche 20 janvier 2019

« JUPITER ET TÊTES DE VEAU », L’EDITORIAL DE MICHEL GUILLOUX DANS L’HUMANITE DE DEMAIN LUNDI



Comment se tromper de numéro et passer d’un Louis à l’autre. Sa modestie  acceptait depuis son élection le sobriquet de Jupiter – ainsi que le roi dit Soleil apparaissait déguisé sur les tableaux d’époque. C’est sans doute en regard de cet auguste parrainage qu’Emmanuel Macron affectionne la galerie des Glaces, au point d’y convier les vrais privilégiés d’aujourd’hui. Et puis l’esprit versaillais, depuis Thiers, n’est sans doute pas pour lui déplaire. Mais en retenant ce lundi 21 janvier, date de la royale décollation de 1793 sur la place qui jouxte l’actuel palais de l’Élysée, le symbole tourne au splendide lapsus. Tête de veau et sauce gribiche agrémenteront-elles le menu ?

Le même jour, Attac et Oxfam apportent leur touche à l’acte d’accusation d’un système. En France, le fruit du travail humain est détourné par les groupes du CAC 40 dans des proportions insupportables. L’argent versé aux rentiers du dividende a bondi de 40 % en sept ans, au prix de la suppression d’un emploi sur cinq ! Quant à ceux que le chef de l’État reçoit à sa table, ils illustrent le gratin de la planète finance que résume cet autre chiffre : 26 ultrariches possèdent autant que près de 3 milliards des plus pauvres habitants de notre terre commune qui ne tourne plus rond ; ils étaient 43 en 2017. De suppression de l’ISF en perpétuation du Cice en passant par l’étranglement des ressources locales et de solidarité, le rouleau compresseur gouvernemental alimente ce torrent d’injustices qui déborde les frontières. C’est bien l’insupportable de ce quotidien qui fait réagir à juste raison nombre de femmes et d’hommes en gilets jaunes et fait s’interroger autant de syndicalistes sur les chemins communs à trouver, dans le respect de chacun.
Tout cela dérange Emmanuel Macron, adepte lui aussi du verrou, appliqué à son « grand débat », déjà en passe d’être débordé. Il retrouve là un autre point commun avec son opposante désignée. Lançant samedi sa campagne (européenne ? présidentielle ? on ne sait) au Thor, dans le Walhalla, pardon le Vaucluse, Marine Le Pen n’a eu de cesse de jouer de son registre favori de haine et de division. Pas un mot bien sûr sur le fond des choix libéraux qui écrasent tout, mais l’argument xénophobe brandi méthodiquement pour dévier chaque exigence sociale des gilets jaunes. Là, ce n’est pas un acte manqué mais de la vulgaire.



Macron à Souillac : « L’imposture » !



À  Souillac, ne quittant pas ses habits de président des riches et fidèle à sa caste,  Emmanuel Macron, dans un long plaidoyer de près de trois heures en faveur de sa politique a résumé sa vision sociale et économique  qui vous donne la nausée. « Si l’un gagne plus que l’autre, juge – t – il, « çà dépend s’il travaille plus, ou s’il s’est donné les moyens de le faire, s’il considère que l’objectif de sa vie est de gagner de l’argent, ou de créer des entreprises, ou autre. Il y en a peut-être un à côté qui a décidé, lui, d’avoir un autre équilibre familial, ou de passer moins de temps au travail. Ou qui est moins doué à l’école, çà arrive aussi, a –t – il lancé ! « L’ISF, ce n’est pas un sujet entre riches et pauvres pour moi, c’est un sujet sur « est – ce qu’on peut aider nos entreprises ou pas » ?, a lancé Emmanuel Macron.

À l’issue d’une année de travail, l’immense majorité des Françaises et des Français peinent de plus en plus à payer tout ce qui n’arrête pas d’augmenter : produits de première nécessité, gaz, eau, loyers, électricité, mutuelles, assurances…CSG, mais pas les salaires et les retraites. À entendre Jupiter, 8 millions de nos concitoyens ont choisi d’être pauvres ! 14 millions d’être mal-logés et 6,6 millions d’être chômeurs. Vous savez « ces moins que rien » « ceux qui déconnent », « les fainéants », « les illettré-e-s » !

Pour amasser la fortune de Bernard Arnault, un smicard doit travailler…2,6 millions d’années !
Et voilà que ce dimanche 20 janvier deux études sont publiées. L’une est celle de l’ONG Oxfam. Celle-ci révèle « qu’en 2018, 26 milliardaires ont désormais entre leurs mains autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l’humanité ». On y lit encore : « Le fossé qui s’agrandit entre les riches et les pauvres pénalise la lutte contre la pauvreté et fait du tort à l’économie ». « Les riches bénéficient non seulement d’une fortune en pleine expansion, mais aussi des niveaux d’imposition les moins élevés depuis des décennies. Si la tendance était inversée, la plupart des gouvernements auraient suffisamment de ressources pour financer les services publics….Sur un dollar d’impôt sur le revenu, seulement quatre centimes proviennent de la taxe sur la richesse.

Le second document est un rapport publié aujourd’hui par Attac, à quelques jours du début du Forum économique mondial de Davos. Pour ce rapport intitulé « Les grandes entreprises françaises, un impact désastreux pour la société et la planète », les impôts versés à ces entreprises ont baissé de 6,4% en valeur absolue entre 2010 et 2017, alors que leurs bénéfices cumulés ont augmenté de près de 10%. En moyenne, les PDG du CAC 40 gagnent 257 fois le SMIC par an (597 pour Bernard Arnault, 415 pour Carlos Ghosn, 958 pour le PDG de Sanofi) et 119 fois plus que la moyenne de la rémunération de leurs salariés.

En 2017, note ce rapport, les 40 entreprises ont déclaré plus de 16 000 filiales dont 15% étaient installées dans des territoires identifiés comme « des paradis fiscaux et judiciaires. « Non seulement les entreprises dont l’État est actionnaire donnent la priorité au versement de dividendes, mais elles sont également parmi les plus actives en matière d’évitement fiscal ».

Ces deux rapports sont publiés au moment où la taxation des plus grandes fortunes suscite des débats dans tout le pays, où la suppression de l’ISF est au cœur des revendications de la grande majorité des Français. Voilà des raisons supplémentaires de ne rien lâcher et rassembler pour ouvrir une issue au capitalisme financiarisé et mondialisé

jeudi 17 janvier 2019

« Esclaves » ?, le billet de Maurice Ulrich dans l’Humanité de demain vendredi !


Quelle analyse! Dans un éditorial de l’Obs, le bien nommé Sylvain Courage sait ce qu’il en est des gilets jaunes. Ces « révolutionnaires du samedi », n’ont pas de temps à perdre, dit-il, avec le grand débat. Non, ils veulent juste «châtier les riches» ils ne font qu’abhorrer les valets du pouvoir, les parlementaires traîtres, les journalistes collabos… Bref ils sont dans la théâtralisation d’une « névrose collective ».

Et le bel esprit de citer Lacan, ça vous en bouche un coin: « l’hystérique est un esclave qui cherche un maître pour régner ». Esclaves? Tiens, c’est Nietzsche qui stigmatisait «la morale des esclaves» à l’œuvre dans les aspirations à l’égalité et à la justice. Mais on peut citer Lacan, nous aussi : « La crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte. C’est pas du tout que je vous dise que le discours capitaliste ce soit moche, c’est au contraire quelque chose de follement astucieux, hein ? De follement astucieux, mais voué à la crevaison».


« LE LAPIN », L’EDITORIAL DE MAURICE ULRICH DANS L’HUMANITE DE DEMAIN VENDREDI


« Les semaines à venir diront si les Français ont envie de démocratie. » C’est la nouvelle tonalité d’une bonne partie des médias qu’exprime en ces termes la magistrate Anne Levade dans sa chronique de l’Express car c’est, précisément, « le pari de la démocratie que fait Emmanuel Macron, renvoyant ceux qui la réclament à cor et à cri à leurs propres contradictions ». C’est dire que, en quelques semaines, on est passé du jeu de bonneteau au coup du lapin dans le chapeau. Le jeu de bonneteau, c’était l’annonce d’une augmentation des salariés au Smic, qui en fait n’en était pas une, qui devait tous les concerner mais, en fait, non, etc. Il est là, non, là, non ici, finalement ailleurs…
Depuis le lancement du grand débat par Emmanuel Macron, c’est un autre numéro et on s’extasie. Oh, le beau lapin que nous sort là le président avec ses sept heures de paroles devant 600 maires ! Mais, voilà, on ne trouve jamais dans le chapeau que le lapin qu’on y a mis. En d’autres termes, une fois qu’on a décrété que le grand débat serait la démocratie même, c’est clair. Seuls ceux qui y croient avec la foi du charbonnier ont envie de démocratie. Peu importe de quoi on parle et de quoi on a la possibilité de parler, peu importent les conclusions qui en seront tirées ou pas, les manipulations de certaines thématiques lancées sciemment, peu importe si, dans le temps même où on affirme qu’il sera sans tabou, le président de la République a déjà donné la liste de ce qui ne bougera pas.
En quelques jours, la souplesse d’échine de nombre de commentateurs a été exemplaire, permettant des retournements spectaculaires. La cause serait désormais entendue. Foin des revendications des gilets jaunes aussi bien que des salariés ou des magistrats, silence pour les syndicats, tout le public est invité à applaudir le lapin et le prestidigitateur, dont on nous suggère déjà qu’il a repris la main. Sauf que, en ces temps, la parole vole et court de ronds-points en entreprises ou en hôpitaux, dans les rues et les prétoires… On n’arrête pas la mer en l’attrapant par les oreilles (proverbe islandais).

mercredi 16 janvier 2019

« IL DECONNE », LE BILLET DE MAURICE ULRICH DANS L’HUMANITE DE DEMAIN JEUDI


« Moi, là ou j’habite, en traversant la rue je peux vous dire, on en trouve du travail », a redit Emmanuel Macron aux quelques maires qui lui avaient rappelé mardi, avec un brin d’ironie, sa petite phrase à l’intention d’un chômeur.
Voyons donc. En sortant de l’Élysée par la cour d’honneur, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Emmanuel Macron a juste devant lui la boutique Rosa Clara et ses superbes robes de mariée et de soirée. « Oh, bonjour Monsieur Macron, mais, vous comprenez bien pourquoi, nous ne prenons que des assistantes. » Juste un peu à gauche il y a aussi les parfums Caron, installés là depuis qu’ils ont quitté leurs somptueux locaux de la place Vendôme pour une boutique tout aussi luxueuse. « Mais bien sûr, Monsieur Macron, on aimerait tant vous aider, mais vous savez, chez nous, il faut de l’expérience et du nez, du nez voyez-vous. Pour le ménage nous avons déjà du monde. » C’est comme ça, Emmanuel Macron, quand il est en situation de difficulté, croit que ça va lui tomber tout cuit, sans effort. Il déconne.

" Le vrai monde ", l'éditorial de Patrick Apel-Muller dans l'Humanité de demain jeudi


« C’est n’être bon à rien de n’être bon qu’à soi. » Le mot de Voltaire venait à l’esprit à l’écoute du long – très long – plaidoyer d’Emmanuel Macron, dans ce qui se voulait l’ouverture du grand débat national. Il a dit oui, il a dit non aux maires parfois émouvants qui l’interpellaient, mais il s’est avant tout livré à un exercice de propagande, semblable à ceux qu’il conduisit lors de la campagne présidentielle. L’ISF ? Pas question. La fraude fiscale ? Pas un mot. Les dividendes record du CAC 40 ? Connaît pas. La hausse du Smic ? Circulez. Le Cice ? Rien de nouveau. Tout juste a-t-il entrebâillé une porte sur la limitation de vitesse à 80 km/h et sur la loi NOTRe. L’exercice est resté loin – si loin – de « la fracture sociale » qu’il a reconnue.
Le président n’est même pas parvenu à dissimuler une morgue de classe. Après les « illettrées de Gad », « les fainéants », « le pognon de dingue des minima sociaux », « les gens qui ne sont rien », « les Gaulois réfractaires au changement », voici les pauvres « qui déconnent ». Il a même récidivé : « Moi, là ou j’habite, en traversant la rue, je peux vous dire on en trouve », du travail, s’est-il gaussé. Parlait-il de la place Beauvau qui voisine l’Élysée ?
Pourtant, deux mois après le lancement de la révolte des ronds-points – toujours soutenue par 67 % des Français –, Emmanuel Macron a accusé le coup. Pour la première fois, il a dû prononcer les mots « gilets jaunes » qu’il avait jusqu’alors soigneusement évités et reconnaître que le mouvement lui imposait un « acte II » de son quinquennat. Le « nouveau monde » n’a pas résisté au vrai monde.
Le grand débat est déjà là, dans les rues et au sein des familles, dans les ateliers et derrière les bureaux. Les syndicalistes, la gauche, les démocrates l’investissent déjà pour que cette colère très juste ne soit pas dévoyée et stérilisée mais se charge de politique au sens le plus noble, la conduite des affaires de la cité au service du plus grand nombre. Elle pourrait bien faire éclater les corsets taillés par le pouvoir et déborder des seuls espaces dédiés.

mardi 15 janvier 2019

« À LA LETTRE », LE BILLET DE MAURICE ULRICH DANS L’HUMANITÉ DE DEMAIN MERCREDI


« Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi. » Sans doute Emmanuel Macron s’est-il souvenu de ses propos de juillet 2015 en rédigeant sa lettre aux Français. 

Car voici une autre lettre, datée du 27 avril 1789 : « Nous avons besoin du concours de nos fidèles sujets pour nous aider à surmonter toutes les difficultés où nous nous trouvons, relativement à l’état de nos finances et pour établir, suivant nos vœux, un ordre confiant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur de nos sujets et la prospérité de notre royaume. » 

C’est bien sûr signé Louis XVI pour la convocation des États généraux, lesquels aboutirent à la prise de la Bastille quand il y eut mis fin, pensant que ça allait trop loin, face à la volonté de créer une assemblée constituante qui mettrait un terme à l’absolutisme. C’est vrai, quand les mots et l’histoire se répètent, c’est en farce, dit-on, mais quand même...

ÉLYSÉE. DANS L’EURE, UN LANCEMENT QUI FREINE DÉJÀ LE GRAND DÉBAT (GREGORY MARIN)


Des élus de l’opposition mis à l’écart, des interventions triées sur le volet… ce premier rendez-vous d’Emmanuel Macron pour lancer le grand débat, devant des édiles dubitatifs, a montré les limites d’un exercice cadenassé par l’exécutif....
Le secteur est verrouillé. Aux ronds-points qui cernent les villages avant Bourgtheroulde, cette commune de l’Eure choisie pour accueillir le lancement du grand débat national par Emmanuel Macron, les gendarmes ont remplacé les gilets jaunes. Il faut montrer patte blanche pour s’approcher du gymnase Benedetti, où les maires (entre 600 et 800 ont été invités) sont conduits par d’incessantes rotations de bus. Devant l’église, il y a pourtant quelques dizaines de manifestants vêtus de leur signe de ralliement qui tapent du pied dans la froidure normande. Le grand débat ne les satisfait pas, mais ils profitent calmement des nombreuses caméras de télévision, des micros tendus des radios pour le dire.
Faire « le service après-vente de Macron »
Ils ne sont pas les seuls à exprimer leur méfiance, voire leur défiance. Dans le grand gymnase du collège, les maires appelés à « faire remonter le réel », nous dit l’un d’eux, sourire en coin, ont un peu l’impression de faire « le service après-vente de Macron ». Le matin même, le vice-président (PS) de l’Association des maires de France, André Laignel, avait prévenu : ce débat, « les maires ne l’ont jamais demandé ». Selon lui, il doit avoir lieu « entre l’État et les citoyens ». D’autant que certains dénoncent un biais. C’est le cas de Pierre Mouraret, maire de Dives-sur-Mer, premier vice-président de la communauté Normandie-Cabourg-Pays d’Auge. Contacté par le président de l’Association des maires du Calvados pour faire partie de la délégation départementale d’une centaine de maires, il apprenait « par le journal (Ouest-France – NDLR) qu’il n’y en aurait que deux qui prendraient la parole » : Joël Bruneau, le maire LR « macron-compatible » de Caen, et Sophie de Gibon, maire divers droite de la commune rurale de Canteloup. Il a décidé de boycotter. « Beaucoup d’élus se posaient la question de venir ou pas », abonde la sénatrice PCF de Seine-Maritime Céline Brulin : « On les a ignorés, insultés. Certains nous ont dit avec raison que cette rencontre n’avait de débat que le nom. »
« L’ISF, pas touche. Le Cice, pas touche »
Car voilà : dans sa lettre aux Français rendue publique dimanche soir, le président de la République a donné le cadre, « contraint, forcément », grincent les élus : « L’ISF, pas touche. Le Cice, pas touche. L’exit tax, la flat tax, pas touche. Autrement dit, Macron ferme le ban à propos des mesures qui ont provoqué et accentué la colère des oubliés, des humiliés de la République », déplorait le député PCF de Seine-Maritime Sébastien Jumel lors d’une conférence de presse organisée lundi par les élus communistes normands à Brionne. Dans cette commune de 4 300 habitants de l’Eure, ce sont ces « revendications de justice fiscale qui arrivent en tête » des cahiers de doléances, expliquait à l’Humanité le maire communiste Valéry Beuriot avant le débat. Hasard de la journée, ses administrés en gilets jaunes étaient reçus hier en début d’après-midi à la mairie de Bourgtheroulde par la secrétaire d’État à la Transition écologique Emmanuelle Wargon. « Nous avons voulu participer à la grand-messe car on était étonnés que les gilets jaunes ne soient pas associés à une réunion provoquée par leur propre mobilisation », commence Bruno Di Giusto, partisan de laisser « toute sa place au débat ». Voilà un point d’accord avec la ministre, qui plaide pour que les débats se déplacent des ronds-points vers « le débat qu’on propose », renvoyant vers la plateforme du débat qui devait être mise en place hier soir. Pour le reste, entre deux réponses technocratiques (en matière de justice fiscale, comme l’a écrit le chef de l’État, il faut dit-elle « un équilibre » entre les recettes et les dépenses), elle évoque les pertes des commerçants dues au mouvement, la sécurité des manifestations…
Emmanuel Macron lui aussi caressera son public dans le sens du poil. « Vous êtes les dépositaires d’attentes de vos citoyens », commence le président de la République, évoquant la « fracture sociale », sans oublier le clin d’œil à un illustre « prédécesseur », la « fracture territoriale », la « fracture économique », mais aussi la « fracture démocratique » qui sans doute a connu « un tournant en 2005 »… Ces « fractures », certains maires les lui ont pourtant rappelées sans détour. D’abord, assez timidement, Vincent Martin, le maire sans étiquette de Bourgtheroulde, en lui remettant son cahier de doléances qui porte haut la question du pouvoir d’achat. « Quand arrêtera-t-on la machine à broyer la proximité ? » s’interroge ainsi Jean-Paul Legendre, le président de l’Union des maires de l’Eure, ouvrant la voie à un autre front de mécontentement. Comme lui, plusieurs maires éreintent la loi Notre et sa restructuration forcée des territoires, renforçant parfois « l’isolement à seulement 160 kilomètres de Paris ». Valéry Beuriot l’a ensuite interpellé sur « la contradiction » entre deux de ses propos : « Aucune question taboue » et « on maintient le cap ». Et sur la destruction des services publics de proximité, prenant pour exemple « la fermeture programmée » de la maternité de Bernay. Des « attentes » que ce maire PCF a traduites en deux questions : « Ce débat est-il entièrement libre en matière de fiscalité, de distribution des richesses ? » et « Pensez-vous que la reconquête des services publics fait partie des priorités pour refonder notre contrat social ? »
« Cahier de droits et de devoirs »
Mais, au bout de deux heures, le chef de l’État a recadré le débat en répondant à la première salve de questions. Les cahiers de doléances ? Il ne renie pas « la référence historique », mais préfère le terme « cahier de droits et de devoirs ». Emmanuel Macron conclut ce premier round en disant qu’il n’a « pas de réponse sur tout », avant de brosser un portrait global, façon ENA, du paysage politique, économique et social de la France qu’il faut « réorganiser » sur tous les sujets. Sauf l’ISF. « Ni tabou ni totem », dit le président. Mais « ce n’est pas en le remettant comme il était il y a un an et demi qu’on améliorera la situation d’un seul gilet jaune », prévient-il. Ce premier débat a donné le ton : il n’y a peut-être « aucune question taboue », mais l’exécutif a une réponse toute faite : « On maintient le cap. »

« EXEMPLAIRE », L’EDITORIAL DE MAURICE ULRICH DANS L’HUMANITE DE DEMAIN MERCREDI

Vu de loin, il n’y a pas grand-chose de commun ­ entre les gilets jaunes et les robes noires, avocats, magistrats, qui défilaient par milliers hier à Paris. Et pourtant. La question de l’accès à une justice de qualité, proche des citoyens, ne se confond pas avec la justice sociale, mais elle en fait partie. L’égalité devant la loi est une supercherie quand un tribunal est saturé par des dossiers en attente, quand le tribunal le plus proche est à des kilomètres.
La justice est une abstraction sans les moyens de la justice. Une pétition lancée par le Conseil national des barreaux à la mi-décembre pour qu’il soit débattu de l’égalité d’accès à la justice dans les territoires a déjà recueilli 25 000 signatures. Mais ce que l’on appelle un peu vite la fracture territoriale n’est pas seule en cause, car ce dont il est aussi question, c’est d’une fracture sociale. Il n’en va pas de même pour un grand délinquant en col blanc et un voleur de scooter. Pour les manifestants d’hier, dont faisaient également partie les éducateurs de la protection judiciaire, le projet qui venait hier en deuxième lecture au Parlement est porteur « d’une justice illisible, inaccessible, inhumaine et privatisée ».
Édouard Philippe a défendu, hier à l’Assemblée, un texte « profondément équilibré ». On a le sentiment d’une mauvaise blague, quant au même moment, dans l’Eure et devant 600 maires, Emmanuel Macron, la main sur le cœur, en appelait à un débat sans tabou, affirmait sans sourciller que « le mouvement des gilets jaunes est une chance pour qu’on puisse réagir plus fort et plus profondément » et qu’il faut « constamment redemander aux gens leur avis ». Mais quand des milliers de robes noires qui savent de quoi il est question, qui connaissent leur métier et les conditions de son exercice sont dans la rue, le premier ministre détient contre eux la vérité, avec son gouvernement et ses députés prêts, pour la plupart, à tout accepter. C’est au fond exemplaire, le jour même où est lancé « le grand débat ». C’est une provocation et une invitation involontaire à prendre la parole, réellement, dans tout le pays, sur tous les sujets, et à agir.

Lariboisière : "La crise de l’hôpital public doit être au cœur du grand débat national" (Cécile Cukierman - PCF)



Selon l’enquête interne, le décès survenu à l’hôpital Lariboisière à Paris en décembre dernier résulte du manque de moyens humains et financiers.
Ce drame nous montre, s’il le fallait encore, les conséquences et la dangerosité des politiques d’austérité appliquées depuis des années à l’hôpital public. En 2018,

Emmanuel Macron exigeait près d’un milliard d’euros d’économies pour les hôpitaux publics (960 millions d’euros). Dans le budget 2019, ce sont désormais 650 millions d’euros supplémentaires.
Depuis des mois, personnels soignants, patient-es et élu-es ne cessent d’interpeller

Emmanuel Macron sur la détérioration du service public de santé.
Pourtant les fermetures se succèdent. C’est le cas de la Maternité du Blanc (Indre), ou encore de celle de Creil (Oise), occasionnant protestations et démissions comme celle de Loïc Pen, chef des urgences de Creil, fin décembre.

Combien de décès, de démissions et de coups de gueules faudra-t-il encore pour que le gouvernement rompe avec cette politique mortifère ? Pour que ce drame de Lariboisière n’en appelle pas d’autres, nous formulons trois propositions :
  • - L’arrêt pur et simple des fermetures d’hôpitaux et de maternité,
  • - Un plan d’investissement d'1 milliard d’euros pour répondre aux besoins d’urgence,
  • - Une hausse immédiate des salaires des personnels soignants, et le paiement des heures supplémentaires qui leur sont dues.

Enfin, dans le cadre du grand débat national qui s’ouvre cette semaine, nous invitons tous les Français à défendre leur système public de santé à travers les cahiers de doléances.


lundi 14 janvier 2019

GILETS JAUNES. COMMENT CE MOUVEMENT DÉJOUE TOUS LES PIÈGES DU POUVOIR (MAUD VERGNOL)


De l’arnaque du grand débat national aux provocations et tentatives de division, toutes les ruses de la majorité échouent face à un mouvement inventif qui bouscule tous les codes. La lettre du président adressée aujourd’hui aux Français n’échappera pas à la règle.

Ce n’est pas avec une lettre sur le grand débat national qu’Emmanuel Macron reprendra la main. Englué dans la crise, le pouvoir multiplie les ruses pour discréditer et éteindre la colère populaire. Mais rien n’y fait. Miser sur un essoufflement après les fêtes ? Non seulement l’acte IX de samedi a remobilisé massivement, mais il a même dépassé celui du 15 décembre, avec 84 000 participants, dont 8 000 à Paris, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Mieux, de nouveaux manifestants rejoignent le mouvement (voir ci-contre), loin du « noyau dur venu pour casser et pour tuer », selon l’Élysée, qui avait parié sur un climat de violences incontrôlable. Mais, samedi, les défilés se sont déroulés dans une ambiance, bon enfant, au point que Christophe Castaner lui-même a fini par concéder qu’« aucun incident notable » n’était à déclarer.
Dans les cortèges qui ont arpenté la capitale, l’ambiance était sereine
Encore loupé, donc, pour le gouvernement, empêtré dans une crise sociale et politique inédite, dont il refuse toujours de comprendre l’ampleur et l’enracinement, comme en témoigne encore la lettre publiée aujourd’hui par Emmanuel Macron (voir ci-contre). La majorité avait pourtant mis les bouchées doubles, en fin de semaine, pour souffler sur les braises à la veille d’une mobilisation qui s’annonçait inflammable. Le ministre de l’Intérieur s’était même dépassé en annonçant que « ceux qui viennent manifester dans des villes où il y a de la casse qui est annoncée savent qu’ils seront complices de ces manifestations-là ». Conséquences de la stratégie autoritaire de répression, les policiers étaient quasi aussi nombreux que les manifestants dans tout l’Hexagone. Mais les gilets jaunes ne sont pas tombés dans le piège.
À Paris, dans les différents cortèges qui ont arpenté la capitale, de Bercy aux Champs-Élysées, en passant par République et Bastille, l’ambiance était même plutôt sereine. Des dizaines de brassards blancs portés par des manifestants en tête et en bord des cortèges ont fait leur apparition avec l’idée de créer un « service d’ordre structuré ». « L’objectif, c’est que ça ne chauffe pas. On fait tampon, on prendra peut-être des trucs (coups et projectiles – ndlr), mais ça évitera que tous les autres manifestants en prennent », explique à l’AFP Bryan, employé dans le bâtiment de 36 ans, qui s’est porté volontaire le matin. Car les violences policières sont dans toutes les bouches. Place de la République, où le « mouvement citoyen des gilets jaunes » tient chaque samedi une table pour organiser sa « consultation citoyenne sous forme de votation », des gilets jaunes se félicitent « qu’ici au moins, il y a moins de casseurs ! ». « C’est un rassemblement pacifiste et, depuis le début, il n’y a pas eu d’incident parce qu’on veille à ce que ça se passe bien », explique Kamel Amriou, président de l’association. « Je préfère venir à République car c’est plus calme, confie Monique, une retraitée parisienne qui survit avec 1 200 euros par mois, dont plus de la moitié part dans son loyer. La dernière fois (le 15 décembre - NDLR), aux Champs-Élysées, j’ai vraiment eu peur de mourir. » D’autres s’agacent : « Oui, mais ici il ne se passe rien ! » lance une jeune femme qui cherche en vain où peut se trouver le « grand » cortège des gilets jaunes… Car le jeu du chat et de la souris, inventé par les organisateurs pour semer les forces de police, déconcerte aussi certains manifestants, perdus dans les rues de Paris à la recherche du point de rendez-vous.
Mais c’est aussi une grande force du mouvement : être là où la police ne l’attend pas. Ainsi, samedi, plus de 200 personnes ont manifesté près de la villa des Macron dans la très chic station balnéaire du Touquet. Le 22 décembre, quand on les attendait à Versailles, c’est finalement dans les rues de Montmartre que les gilets jaunes s’étaient rassemblés. « Les poulets se sont fait poser un lapin », pouvait-on lire sur les réseaux sociaux.
« La lutte des classes s’habille en jaune »
Les gilets jaunes laissent aussi leur empreinte dans l’imaginaire collectif, qu’elles soient peintes à la hâte sur les murs ou écrites au dos de leurs gilets : « Nous ne voulons plus être des moutons tondus dirigés par des oies qui se gavent. » « Les capitalistes vivent au-dessus de nos moyens. » « La lutte des classes s’habille en jaune. » « Macron et les Cac-40 voleurs »… Autant de slogans chantés ou tagués samedi dans les rues de la capitale, qui ont résonné des habituels « Macron démission ! ». Le matin, une banderole « La foule haineuse porte l’uniforme » avait ouvert le cortège parti de Bercy, en référence aux propos du président de la République, qui avait fustigé, lors de ses vœux, les « porte-voix d’une foule haineuse ». Vendredi, lors d’une de ses rares interventions publiques, et encore, elle se déroulait entre les murs de l’Élysée, Emmanuel Macron a récidivé, affirmant que « les troubles que notre société traverse sont aussi parfois dus, liés, au fait que beaucoup trop de nos concitoyens pensent qu’on peut obtenir sans que cet effort soit apporté ». Une provocation qui vient s’ajouter à une longue série de propos méprisants. « Il se fout de nous ! Ça fait trente ans qu’on nous rabâche qu’il faut faire des efforts ! s’insurge Vanessa, une enseignante parisienne. Moi, je suis prof, donc je ne suis pas la plus à plaindre, et pourtant, ça fait des années qu’on n’y arrive plus, qu’on peut plus se payer des petits plaisirs. » « Les riches, ils en font des efforts pour créer de l’emploi, pour payer leurs impôts ? » demande une militante d’Attac qui distribue aux manifestants de faux billets de 60 milliards d’euros pour symboliser le racket de l’évasion fiscale.
Car le mouvement des gilets jaunes, en dépit des tentatives de récupération de l’extrême droite ou des manipulations du gouvernement (lequel voulait introduire le Mariage pour tous dans le grand débat…), a chassé les paniques identitaires pour remettre au cœur du débat public les urgences sociales. « Le rétablissement de l’ISF arrive largement en tête des votations », explique Kamel Amriou devant une urne remplie à ras bord. Quelles que soient les annonces du pouvoir, qu’il tente la carotte ou le bâton, la majorité n’a plus aucune prise sur le mouvement. D’autant que de nombreuses convergences s’organisent sur le terrain. À Toulouse, CGT et gilets jaunes (lire page 7) ont décidé de se mobiliser ensemble pour « bloquer les camions, et donc l’économie ». Une expérience qui pourrait faire tache d’huile.
Maud Vergnol

« LUMIÈRES », LE BILLET DE MAURICE ULRICH DE DEMAIN, MARDI 15 JANVIER


« Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs » , écrivait Beaumarchais dans le Mariage de Figaro quelque temps avant la Révolution. 

Visiblement inspiré par l’esprit des Lumières, c’est à une même liberté de parole que pense sans doute Emmanuel Macron dans sa lettre aux Français pour l’ouverture de son grand débat. Pourvu que l’on ne parle ni de l’impôt sur la fortune, ni de la taxation du capital, ni du Smic et plus généralement de l’augmentation des salaires, ni de l’évasion fiscale, ni de la remise en cause du Code du travail, ni de la politique qu’il entend poursuivre sur les retraites et sur l’assurance-chômage dont on a déjà une petite idée, on pourra parler de tout avec le concours de deux ou trois ministres.

« PIÈGE ET DOLÉANCES », L’EDITORIAL DE MICHEL GUILLOUX DANS L’HUMANITE DE DEMAIN MARDI 15 JANVIER


Non, Monsieur le président, vous n’avez pas été élu, le 7 mai 2017, « sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles (vous demeurez) fidèle », comme vous l’écrivez dans votre lettre. Après vous être qualifié sur cette base au premier tour, quinze jours plus tard vous l’avez emporté parce que, face à vous, et pour la seconde fois depuis 2002, était présente l’extrême droite, et sa menace xénophobe, haineuse et liberticide. Celles et ceux qui vous ont permis de l’emporter l’ont précisément fait pour ne pas ajouter le pire au néfaste, sans blanc-seing à vos choix libéraux, ni illusions sur vos choix économiques et sociaux. Faire semblant de l’oublier en ces temps de profonde crise sociale est verser de l’essence sur le brasier. Gare au retour de flamme.
De partout dans le pays ou sur la Toile, des cahiers de doléances se noircissent. À l’image de nombreux porteurs de gilets jaunes qui, pour beaucoup, découvrent ce qu’est l’action collective, celles et ceux qui s’y expriment disent on ne peut plus clairement ce qui ne va pas et ce qu’il faudrait changer. « Comment aller jusqu’au 31 du mois avec 735 euros pour un couple de retraités ? » « Le pouvoir d’achat est étranglé. » « Il faudrait augmenter le Smic de 300 à 500 euros. » « Rétablir l’ISF. » « Instituer des tranches d’impôts supplémentaires pour les hauts revenus… » Bref, une exigence profonde de justice se fait jour, fiscale comme sociale, celle-là même qui, vous devez le reconnaître, fait que « la France n’est pas un pays comme les autres. Le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte ». Votre obstination à refuser de l’entendre, de l’inclure dans votre « grand débat » ne révèle que plus crûment le sens profond de votre projet : remodeler le pays dans un sens plus inégalitaire que jamais.
On comprend mieux votre choix de la tension en ce début d’année comme celui d’inclure dans l’ordre du jour de votre libelle coupé des aspirations de la nation deux thématiques qui feront le miel de l’extrême droite : semer des ferments de haine et de division pour écarter toute remise en cause des privilèges de la rente qui mette notre pays à genoux. Le piège est grossier.

dimanche 13 janvier 2019

« LETTRE MORTE », L’ÉDITORIAL DE PAULE MASSON DANS L’HUMANITE DE DEMAIN LUNDI 14 JANVIER


Quel pied de nez ! Décidément, avec les gilets jaunes, mieux vaut s’attendre à l’inattendu. Alors que le gouvernement, tombé en répression nerveuse, promettait le chaos, l’acte IX a répondu par la furieuse sérénité de l’effet de masse. À l’heure où l’exécutif perd ses nerfs, les gilets jaunes font preuve de sang-froid. Bel effort ! Ce mouvement, que ses délateurs accusent d’être incontrôlable, inorganisé, « factieux », a su afficher samedi la puissance de sa légitimité. « Fin du mois, début du nous », ont chanté, écrit, tagué les manifestants, reléguant les violences au second plan.
Le gouvernement n’a pas réussi à mater le mouvement. Ni à le décourager. Reste le grand débat, dont beaucoup de gilets jaunes, de syndicalistes, d’élus et partis de gauche pressentaient qu’il serait une manœuvre de plus. C’en est une. La lettre du chef de l’État aux Français, une tribune que les journaux ont été invités à publier (ce que nous ne faisons pas), ne peut être reçue que comme une provocation. Après son dernier assaut de mépris vendredi contre ceux qui voudraient tout « obtenir sans effort », Emmanuel Macron récidive, arguant que « la société que nous voulons » est celle de la réussite « par l'effort et le travail ». Pas un mot sur les salaires, le pouvoir d’achat, mais l’affirmation qu’il ne rétablira pas l'ISF. Comble de l’affront, il invite les citoyens à choisir les services publics qu'il faudrait supprimer en échange d'une baisse d’impôts. À croire que l’exécutif n’a toujours pas compris l’ampleur de la révolte, une fronde des pauvres contre les riches, de gens contraints à toute une vie d'efforts contre ceux qui pillent le produit de leur travail.
Les revendications sont pourtant sur la table, partout sur les ronds-points, dans les cahiers de doléances. Justice sociale et parole au peuple... D’une certaine façon, tout est déjà dit. Mais « l’inédit surgit, qu’on le veuille ou non, dans la multiplicité des répétitions », disait le philosophe Jacques Derrida. Face à un grand débat qui va rester lettre morte, l’acte X est déjà en préparation.

UNE LETTRE AUX FRANÇAIS QUI FERME LE GRAND DÉBAT AVANT DE L’OUVRIR


Le retour de l’ISF est écarté par Emmanuel Macron, pour qui la discussion doit aboutir à déterminer quels impôts l’on doit baisser, quels services publics il faut fermer. Lire la lettre intégrale
«Pour moi, il n’y a pas de questions interdites », prévient Emmanuel Macron dans les premières lignes de sa lettre aux 66 millions de Français, publiée aujourd’hui. « Afin que les espérances dominent les peurs, il est nécessaire et légitime que nous nous reposions ensemble les grandes questions de notre avenir », écrit-il encore pour lancer le grand débat national qui doit durer jusqu’au 15 mars prochain, via des réunions locales ou sur une plateforme numérique qui doivent être lancées cette semaine. Le dispositif, complété par des conférences citoyennes régionales, doit être précisé aujourd’hui par le premier ministre.
Pas sûr toutefois que la suite de sa lettre donne envie, comme il l’espère, « que le plus grand nombre de Français » participent à ce grand débat. Car s’il pense que ce débat peut apporter « une clarification de notre projet national et européen », c’est après avoir rappelé qu’il a été élu sur un projet, et qu’il n’a pas l’intention d’en changer. « Je pense toujours qu’il faut rendre à la France sa prospérité pour qu’elle puisse être généreuse, car l’un ne va pas sans l’autre, (...) que l’emploi se crée avant tout dans les entreprises, qu’il faut donc leur donner les moyens de se développer. » Qu’il faut « un système social rénové » et « réduire les inégalités à la racine ». Il prévient : « Sur ces grandes orientations, ma détermination n’a pas changé. »
Les thèmes retenus, d’apparence larges, ont été remaniés. Outre la fiscalité, l’environnement et l’enjeu démocratique, déjà annoncés, le thème du pouvoir d’achat n’apparaît plus comme un sujet. Il a tout simplement disparu de cette longue missive. Et quand cette question est abordée, ce n’est qu’au travers des baisses d’impôts. « Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en réalité ? » demande Emmanuel Macron. Pour ceux qui n’avaient pas compris le message, il précise : « Nous ne pouvons, quoi qu’il en soit, poursuivre les baisses d’impôts sans baisser le niveau global de notre dépense publique. » Il poursuit : « Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ? Faut-il supprimer certains services publics qui seraient dépassés ou trop chers par rapport à leur utilité ? » Ceux qui seraient tentés d’évoquer les besoins nouveaux de services publics, ils sont priés de dire « comment les financer ».
Le retour de l’ISF, revendication qui revient perpétuellement autour des ronds-points, dans les manifs des gilets jaunes et sur les cahiers de doléances ouverts dans les mairies, est aussi fermement rejeté. « L’impôt, lorsqu’il est trop élevé, prive notre économie des ressources qui pourraient utilement s’investir dans les entreprises, créant ainsi de l’emploi et de la croissance. (...) Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises pour corriger cela afin d’encourager l’investissement et faire que le travail paie davantage. »
L’immigration et la laïcité au menu du grand débat
Les ardents défenseurs du RIC, et tous ceux qui plaident pour de nouvelles formes d’intervention populaire, pourront investir les débats visant à donner plus de force à la démocratie et la citoyenneté. Mais Emmanuel Macron refuse de donner l’exemple, le chef de l’État n’ayant manifestement pas l’intention de faire déboucher ce grand débat sur une grande consultation populaire. « Ce n’est ni une élection, ni un référendum », précise-t-il, avant d’expliquer que ces propositions visent « à bâtir un nouveau contrat pour la Nation, à structurer l’action du gouvernement et du Parlement ». Plus inquiétant encore, il ne limite pas ce débat au fonctionnement démocratique mais souhaite qu’il serve à interroger la citoyenneté. Point de discussions sur l’éducation populaire ou la façon de construire des citoyens actifs et émancipés, mais plutôt l’impérieuse nécessité de réfléchir à « l’intégration », à « nos obligations en matière d’asile », au « défi » de l’immigration. Il remet dans le débat public la question de la « laïcité », alors que ces sujets clivants avaient été justement occultés par deux mois de mobilisations sociales. Autre sujet dont il fait ardemment la promotion, la réforme de l’État et des administrations.
Encore un sujet que l’on avait peu vu et lu depuis le 17 novembre. Cette volonté d’enfermer les échanges et de les caler sur l’agenda politique des tenants du pouvoir ne va pas faire illusion très longtemps. « Un grand débat où c’est eux qui choisissent les thèmes ? Ils se foutent de nous ! Avec des gens comme ça on débat pas, il faut leur imposer nos idées, qu’ils n’aient plus le choix », expliquait Adrien, un gilet jaune de 38 ans.
Pierre Duquesne

vendredi 11 janvier 2019

CONTRE-FEUX. EN MACRONIE, TOUTES LES VIOLENCES N’INDIGNENT PAS (JULIA HAMLAOUI)


Alors que le gouvernement surenchérit sur les violences en manifestation, la violence, elle, est passée sous silence.
Le gouvernement n’a de cesse de ­dénoncer la violence, n’hésitant pas à jouer la carte de la peur et de la surenchère à propos du mouvement des gilets jaunes. « Il faut que le droit soit respecté, que l’ordre républicain soit respecté (…), la violence, c’est la loi du plus fort et aujourd’hui cette violence-là est insupportable », a encore affirmé jeudi le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Cette « violence-là », certes, n’est pas acceptable, mais il est des violences – sans même parler des violences policières – dont l’exécutif en revanche ne parle jamais. Si le même Le Drian reconnaît « une vraie souffrance de la part des gilets jaunes », il s’empresse d’ajouter que le président a « entendu », pour mieux fermer le ban. Mais la violence, pour certains, perdure… et au quotidien. Au vu des mesures annoncées, l’exécutif ne semble pas en prendre la mesure. Petite leçon de rattrapage à usage du gouvernement sur les violences qu’il s’emploie à taire (et pour cause, sa politique en est à l’origine). Quand seules des miettes sont lâchées à ceux qui, au RSA, doivent tenir le mois entier avec 550 euros – alors même que le seuil de pauvreté est de 855 euros. Quand l’exécutif se targue de « simplifier le Code du travail » en supprimant les CHST, tandis que plus de 620 000 accidents du travail étaient recensés en 2016, dont plus de 34 000 ont entraîné des incapacités permanentes et plus de 500 la mort. Quand la BNP, à l’instar de nombreux groupes du CAC 40, supprime 5 000 postes tout en ayant distribué 3,7 milliards à ses actionnaires en 2018… Il est aussi une autre violence dont le président en personne use et abuse : des « illettrées de Gad » à « ceux qui ne sont rien ». La violence des mots, traînant sa charrette de mépris de classe, est devenue monnaie courante en Macronie. C’est sans doute par là et par une réponse à la hauteur des aspirations à vivre dignement que commence la désescalade.

« Le grisbi », le billet de Maurice Ulrich !



On a envie de paraphraser la fameuse apostrophe de maître Folace dans les Tontons flingueurs : ne touchez pas au grisbi, salopards ! La droite s’inquiète et son organe central, le Figaro alerte ses lecteurs : « Impôts : le grand débat ouvre la boîte de Pandore ». L’Opinion agite un chiffon rouge, « Le débat national sera celui de tous les possibles », écrit son directeur, « et donc de tous les risques de dérapages ». 

Un article les énumère : « Dénoncer l’ultralibéralisme, taxer les riches, fustiger les cadeaux aux entreprises, réclamer de la justice fiscale et sociale et plus de pouvoir d’achat à l’État providence en s’attaquant à ses symboles (…), le pays renoue avec ses pires travers. » 

C’est accorder beaucoup de crédit au « grand débat » en question. Mais on peut remercier les deux journaux cités. Derrière les images de violence en boucle, les déclarations vertueuses ou indignées, les écarts de langage, on comprend bien ce qui est réellement en jeu, aujourd’hui dans le pays.

« La rue et la raison », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité de ce jour !



Comme il y a le fromage et le dessert, il y aurait débat et matraque mais le débat est piégé et la matraques est réelle. Piégé parce qu’Emmanuel Macron n’entend pas changer de politique. Tout est déjà préprogrammé pour de nouvelles régressions. Les mesures concernant les chômeurs en sont une illustration. La matraque, elle, ne chôme pas. La thématique de la violence est omniprésente. Les cas extrêmes, dont certains sont évidemment condamnables, sont instrumentalisés, tandis que le premier ministre annonce de « nouvelles » mesures répressives qui en fait existent déjà et que nombre de celles qui relevaient de l’état d’urgence sont inscrites dans les textes.

L’exercice du pouvoir depuis le début du quinquennat est autoritaire. Qu’on se souvienne des parodies de consultation sur la loi travail ou la SNCF, de la volonté affirmée de réduire, en plus du nombre de parlementaires, les pouvoirs et les prérogatives de l’Assemblée ou, ce n’est pas anecdotique, de contester lors de l’affaire Benalla, la légitimité de la commission d’enquête du Sénat.

La macronie pensait sans doute l’avoir emporté sur « les corps intermédiaires » et les élus. On voit le résultat. Ce qui s’exprime désormais dans la durée, c’est la colère sourde qui taraudait une France en souffrance, prenant comme des directs à l’estomac les provocations du président, qu’elles soient verbales ou bien concrètes, comme la suppression de l’ISF, ce premier acte du mandat en même temps que la réduction des APL. Le pouvoir ne se lavera pas de tout cela avec un semblant de débat et le recours à l’autoritarisme et à la force. La fuite en avant ne le mènera nulle part et la France non plus. Des réponses doivent être apportées au plus vite au pays, en termes de pouvoir d’achat, de démocratie, de fiscalité plus juste, d’arrêt des entreprises de régression sociale. La rue le veut comme la raison.

jeudi 10 janvier 2019

Ouverture à la concurrence des trains Inter - Cités : un contre-sens historique !



Décidément, Macron et le gouvernement Philippe ont l’art du contre-pied, sinon du contresens de l’histoire. Alors que la question des services publics est au cœur du mouvement des Gilets jaunes, que des milliers de cheminots se sont mobilisés contre la réforme de la SNCF, ils ouvrent à la concurrence les lignes Nantes-Bordeaux et Nantes-Lyon.

Les usagers du train n’ont pas besoin de concurrence pour que le service s’améliore et soit de meilleure qualité. Ce qui est nécessaire, c’est que l’État investisse dans les infrastructures, le matériel et les hommes afin de répondre aux besoins de la population. Aujourd’hui, il faut 1h30 de plus pour réaliser Nantes-Bordeaux qu’il y a 10 ans, par manque d’investissement de l’État. Rien qui puisse inciter à laisser sa voiture pour faire ce trajet.
François de Rugy, ministre de l’Écologie, devrait donc, de son côté, plus se soucier des investissements qui sont réalisés dans le ferroviaire que d’assurer de nouveaux profits à des opérateurs privés.

Les lignes Nantes-Bordeaux et Nantes-Lyon ont un vrai rôle d’aménagement du territoire, répondent aux besoins de déplacements quotidiens de salariés et de lycéens, tout comme elles assurent un lien inter-régional (1 million de passagers annuels).

Cette ouverture à la concurrence, à l’instar de l’exemple anglais, va se traduire par une augmentation progressive des tarifs et une dégradation du service, tout en permettant à des promoteurs privés de réaliser des profits. C’est un contresens quand, aujourd’hui, la Grande Bretagne renationalise ses trains à la demande de la population, devant l’inefficacité des opérateurs privés.
Nous refusons cette logique. Ce dont ont besoin nos populations, c’est d’un service public de qualité, qui assure la solidarité territoriale et d’un aménagement harmonieux, en y consacrant les moyens financiers nécessaires.

Cécile Cukierman


mercredi 9 janvier 2019

« À SES DÉPENS », LE BILLET DE MAURICE ULRICH DANS L’HUMANITÉ DE DEMAIN JEUDI 10 JANVIER


Vingt pages spéciales Japon. L’Express salue le pays qui s’apprête à changer d’empereur et qui, annonce la une, « ne fait rien comme les autres » . On l’a bien compris avec Carlos Ghosn, écrit l’hebdomadaire, sans s’en préoccuper plus que ça. Il « apprend à ses dépens » que les Japonais « invitent volontiers l’étranger mais imposent leurs conditions ». 

On peut s’étonner alors qu’il ne soit pas fait mention d’une pétition circulant actuellement sur le Net, lancée par on ne sait trop qui, pour exiger la libération de l’ex-patron de Nissan. Il serait victime de jalousie, d’égoïsme, de fausses nouvelles, alors qu’il est, nous dit-on, un homme intelligent, avisé et professionnel.

Le mot honnête n’apparaît pas, ce doit être un oubli. Reste que cette pétition serait plus crédible si elle s’attachait aux conditions de détention et de garde à vue dont l’ex-PDG de Nissan n’est pas le seul à faire les frais et dont nul ne s’inquiétait jusqu’alors. Qu’on les découvre, même « à ses dépens », c’est le côté pas comme les autres de l’affaire.

« L’indécence du capital », l’éditorial de Jean-Emmanuel Ducoin dans l’Humanité de demain jeudi 10 janvier !



Dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018. 

Et pendant les gilets jaunes, le monde de la finance poursuit son exaltation exacerbée, tant et tant que, pour tous ceux disposant d’un minimum de sens commun, il conviendrait de conjuguer le verbe «écœurer» à tous les temps afin de ne jamais s’en soustraire… Ainsi donc, dix ans après la crise, les entreprises du CAC 40 ont augmenté de 12,8% les dividendes et les rachats d’actions, versant sans vergogne quelque 57,4 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2018, un montant record depuis quinze ans... Voilà l’information, simple et brutale, froide comme un examen clinique et pourtant si brûlante qu’elle mériterait – sans vouloir donner de leçons – la une de tous les quotidiens et les premiers titres des JT ou des revues de presse. 

Car ces 57 milliards d’euros déversés généreusement aux actionnaires – toujours premiers à se gaver – viennent percuter l’actualité qui secoue les tréfonds de la société française en quête d’égalité, d’équité, de fiscalité juste, de salaires dignes, d’une augmentation du Smic et de meilleurs services publics. Cet argent qui coule à flots et dont personne ne parle vraiment, à commencer, au premier chef, par Emmanuel Macron, signe l’indécence absolue du temps qui est le nôtre et le décalage abyssal entre le règne du capital et le monde du travail en souffrance. Le peuple est dans la rue? Qu’importe! Résumons le message adressé à la plèbe râlante: «Allez-vous faire foutre!» Une insulte. Une humiliation de plus. 

Comme si de rien n’était, les multinationales françaises retrouvent leurs marges d’avant 2008, servent leurs premiers de cordée et continuent néanmoins de percevoir des aides publiques, Cice, CIR, etc. Qui mettra fin à ce scandale? Qui osera prélever à la source les entreprises qui transfèrent leurs profits vers des paradis fiscaux? 

Le capitalisme porte en lui cette inégalité viscérale dont aucun être humain ne peut se satisfaire, que nous soyons citoyens français ou d’ailleurs. La répartition des richesses: voilà les maîtres mots de notre à-venir commun indépassable, sans lesquels nous gloserons encore longtemps sur une statistique vertigineuse: 1% de la population mondiale possède plus que tous les autres réunis. Nous sommes ces «autres». Ces 99%!

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